Netz R. (1999)
The Shaping of Deduction in Greek Mathematics, a study in cognitive history.

Cambridge University Press.

Avertissement
Ce compte-rendu est destiné aux lecteurs didacticiens, pour les persuader que l'ouvrage de Netz contient des matériaux présentant pour eux un caractère fondamental. Il ne rend donc compte que très rapidement des parties du travail de Reviel Netz dont l'intérêt m'est apparu comme spécifiquement historique ou qui présentent un caractère conjectural. Ceci ne signifie pas que ces parties aient moins de valeur que celles sur lesquelles je me suis centré : elles sont tout aussi passionnantes mais moins directement utiles pour la recherche en didactique.

© Gilbert Arsac

Voir aussi une présentation de son ouvrage par Netz

Une note de lecture par Gilbert Arsac

Ce livre renouvelle de manière surprenante nos connaissances sur le raisonnement dans les mathématiques grecques classiques, celles d'Euclide, Apollonius et Archimède, mais non celles de Diophante. Ce renouvellement est dû au fait que l'auteur revient au texte grec original. La lecture de l'ouvrage montre en effet combien les traductions que nous connaissons sont nécessairement en grande partie des réinterprétations qui amènent à sous-estimer la distance entre les mathématiques grecques et les nôtres.
   Notons pour le lecteur non anglophone que le style de Netz n'est pas très simple et qu'il faut disposer d'un dictionnaire donnant un mimimum de renseignements sur le vocabulaire technique de la linguistique (Robert et Collins suffit) pour comprendre cet ouvrage dont je rends compte maintenant chapitre par chapitre.

Le chapitre 1 est consacré au rôle des diagrammes dans la mathématique grecque. Cette étude est hardie puisqu'on ne connaît les textes grecs que par des éditions tardives dont les diagrammes d'origine ont disparu et qu'on pourrait donc penser qu'il s'agit en quelque sorte de reconstituer un squelette à partir de quelques os. Ici il s'agit de restituer la fonction du diagramme à partir du rôle qu'il joue dans le texte en utilisant des méthodes d'analyse qui amènent à des résultats convaincants.
   L'auteur montre tout d'abord que le texte mathématique suppose toujours que le lecteur dispose du diagramme (y compris en arithmétique) : certaines assertions sont lues sur le diagramme, certaines lettres, repérant des objets géométriques dans le diagramme, ne sont pas définies dans le texte. Ainsi "la pragmatique du texte est donnée par le diagramme. Il constitue le contexte, l'ensemble des présuppositions gouvernant le discours"..."Il y a de nombreuses manières de montrer que le principe guidant le déroulement de la preuve est spatial plutôt que logique" (p. 30). Du point de vue mathématique, on sait d'ailleurs que les propositions géométriques grecques ne concernent pas l'espace, lequel n'est conceptualisé par les mathématiciens que vers la fin du dix-neuvième siècle, mais qu'elles possèdent chacune son propre univers, qui est celui du diagramme. Dans les mathématiques grecques, les diagrammes sont en bijection avec les propositions, qu'ils peuvent d'ailleurs désigner par métonymie, y compris en arithmétique.
   Un diagramme comporte des lettres et ici l'auteur nous surprend en montrant que les lettres sont des repères dans l'objet matériel qu'est le diagramme, qui permettent de situer l'endroit dont on parle et l'objet dont il est question, mais qui ne représentent pas des points : quand nous lisons dans une traduction "le point A", qui dans l'original grec est plutôt "le A", il s'agit du point qui est le plus près de la lettre A sur le diagramme. Autrement dit, il n'y a chez les Grecs, derrière cette notation, aucune amorce de l'idée de variable. Ceci explique qu'une même lettre puisse désigner des objets de nature différente situés dans la même région du diagramme.
   Au total, le diagramme et le texte qui l'accompagne forment à eux deux un ensemble qui assure l'autonomie et ce que l'on pourrait appeler une certaine clôture des mathématiques : le texte porte sur le diagramme, lequel éclaire le texte. Le fonctionnement pratique de l'ensemble ne suppose pas fixée une ontologie des objets mathématiques.

Le chapitre 2 précise la pragmatique des lettres en montrant que leur usage chez les mathématiciens relève de règles bien fixées. Désignant soit des objets, soit des extrémités d'objets qui se combineront plus tard, elles sont distribuées généralement dans l'ordre alphabétique, sans qu'aucune hérite d'un rôle plus spécial (contrairement à la pratique actuelle où si possible, H est l'orthocentre ou le pied d'une hauteur dans un triangle). Le fait qu'elles ne soient que des indices de position rend évident par exemple le fait que AB désigne le même segment que BA : ceci se voit sur le diagramme.
   En conclusion, Netz reconstitue de la façon suivante la pratique du mathématicien : dans un premier temps celui-ci trace le diagramme, y adjoint des lettres et met au point une preuve orale. Dans un deuxième temps, celle-ci est écrite, ou plutôt dictée. On obtient ainsi un texte qui, non retravaillé, garde de nombreuses traces d'oralité.

Le chapitre 3 est consacré au lexique. D'après Netz, les définitions d'Euclide ne sont telles que par la vertu des traductions; elles sont en fait un texte introductif "de deuxième niveau", un commentaire sur les mathématiques. Elles n'ont aucune utilité interne dans le texte proprement mathématique dont la plupart des mots ne sont pas définis préalablement mais manipulés suivant des règles précises à travers des formules. En fait, les définitions précisent de quoi on parle et sont plutôt des axiomes au sens moderne.
   Au total le lexique mathématique grec est très pauvre et désigne chaque concept par un mot unique : même si des synonymes de ce mot existent dans la langue grecque, ils n'apparaîtront jamais dans la langue mathématique. En revanche, il existe des synonymes dans le vocabulaire de deuxième niveau qui utilise le grec courant, et il existe des homonymes, mais entre théories différentes (par exemple l'ellipse, l'hyperbole et la parabole désignent les trois coniques mais aussi trois types de problèmes d'"application des aires", qui de notre point de vue sont des "problèmes du second degré").
   Ces caractéristiques de rigidité et de fermeture du texte mathématique grec sont uniques et ne se retrouvent par exemple ni en anatomie, ni en philosophie, ce qui refléte en particulier l'absence d'accord dans ces disciplines sur ce qui serait une science normale au sens de Kuhn, alors que ce consensus existe en mathématique et là seulement.

Le chapitre 4 est consacré aux formules stéréotypées dans lesquelles sont souvent enchâssés les mots du vocabulaire (pauvre) mathématique. Du point de vue théorique une formule est définie, soit comme "semantically marked" c'est-à-dire qu'elle est utilisée systématiquement à l'exclusion de toute expression équivalente ou bien que son sens ne se déduit pas de celui de ses composantes, soit par sa fréquence d'emploi, sa répétition systématique. Exemples: "le (article neutre) A" (= le point A), "la (article féminin) AB" (=la droite AB) "un (neutre) AB" (l'aire AB).
   Ces formules se retrouvent dans tous les textes mathématiques indépendamment des auteurs et donc de l'époque, et même quand le contexte ne permet pas de retrouver leur signification. Par combinaison de formules, on peut bâtir de nouvelles formules et des formules figurent aussi dans le langage de deuxième niveau (annonçant par exemple le passage de l'analyse à la synthèse). Pour les Grecs, un résultat général valide une "matrice" de formule, on pourra le réutiliser, non pas en y faisant référence ou en rappelant son énoncé, mais en reproduisant la matrice complétée en fonction du contexte d'application.
   Comment ont été formées les formules ? Par fixation progressive "What makes a formula is the fact that an author chooses to use the same expression again and again, and then another author comes and use it again". Elles constituent un système "rule governed, open-ended".
   Dans une proposition donnée et surtout sa démonstration, la proportion entre langage courant et formules est assez variable. On peut retenir qu'il apparaît de dix à vingt formules par proposition et que le nombre total de formules de la mathématique grecque est de l'ordre de quelques centaines.
   Les formules ont les propriétés suivantes : elles conduisent à un lexique mathématique concis et donc facile à dominer, elles reflètent les propriétés logiques des objets dont elles parlent, la hiérarchie interne et externe entre formules, rend évidentes les relations logiques entre leurs contenus, elles sont un moyen de transférer des résultats, une fois enchassés dans une formule, d'une proposition à une autre, enfin elles sont à la base du caractère général des propositions.
   Exemple de formule : "comme AB est à CD, ainsi EF est à GH, donc, alternativement, comme AB est à EF, ainsi CD est à GH" (échange des moyens dans une proportion). Commentaire de Netz : "the expression represents a proved result, this is why it is valid. But it is immediately convincing (which is what deduction requires) not because it was proved earlier, but it is perceived as a structured whole. This as two aspects: first, it has the typical hierarchic structure of formulae; second, it is well known to its user, and is thus perceived directly, as a whole (as is true for formulae in general)."

Le chapitre 5 est consacré à la mise en forme de la nécessité (shaping of necessity). L'auteur s'intéresse tout d'abord aux prémisses (starting-points) c'est-à-dire aux assertions non argumentées. Dans une démonstration grecque, on peut dire, à titre d'ordre de grandeur, qu'il y a une prémisse pour deux assertions argumentées (35 à 45% des assertions sont des prémisses sur un corpus de 31 démonstrations, et cette proportion ne tombe jamais en dessous de 25%). Ces prémisses sont introduites au fur et à mesure de leur nécessité, en particulier elles ne sont pas concentrées au début, en ce sens, la démonstration n'est pas une déduction à partir de prémisses fournies par les hypothèses initiales. Certaines sont des prémisses relatives en ce sens que leur vérité est connue par ailleurs, même si elle n'est pas argumentée sur le moment, les autres sont des prémisses absolues. Les prémisses relatives comportent parfois des références explicites (rarissimes), ou bien sont prises sans commentaire dans une "boîte à outils" commune à tous les mathématiciens, ou bien supposent un raisonnement qui n'est pas explicité et est laissé à la charge du lecteur (dans une rédaction moderne, on écrirait éventuellement que "par un raisonnement évident on montre que") ; les prémisses absolues sont les hypothèses particulières à la proposition en cours de démonstration, les propriétés lues sur le diagramme, et les évidences ou intuitions directes, dont une minorité seulement figurent comme axiomes explicites chez Euclide. L'auteur étudie en détail ces diverses catégories.
   Il passe ensuite aux arguments, lesquels sont signalés par un marqueur linguistique (par conséquent, puisque...). On peut les classer suivant les mêmes catégories que les prémisses : références explicites (rarissimes) à un résultat général, utilisation du diagramme mais moins fondamentale que pour les prémisses, intuition. Celle-ci intervient en général quand le mathématicien grec considère comme évidemment licites des substitutions dont la validité repose sur le fait qu'il travaille sur des relations d'équivalence (comme l'"égalité"), ou d'ordre, compatibles avec certaines opérations et toutes transitives. Ce type d'arguments tient une très grande place dans les raisonnements.
   L'organisation globale des matériaux ci-dessus en une démonstration est ensuite étudiée. L'auteur rappelle d'abord que la rédaction de la démonstration tient compte du fait que le lecteur est supposé avoir le diagramme sous les yeux. Ensuite, l'organisation est linéaire autant que faire se peut, elle donne toutes les clés de la déduction, aucun discours justificatif supplémentaire n'est nécessaire.
   Le chapitre se termine par l'étude de la boîte à outils du mathématicien grec. Au point de vue conceptuel, il s'agit des éléments d'Euclide, sauf les livres IV, X, XIII. Bien entendu, le mathématicien grec retenait le contenu, pas le détail des énoncés, puisque les rares références explicites renvoient en général à l'ouvrage où elles figurent, et le citait sous forme de formules.
   Au total, la démonstration grecque se caractérise par une forme langagière extrêmement rigide. La fidélité d'un raisonnement à cette forme le rend convaincant pour l'auditoire pourvu qu'il soit mathématicien. Cette rigidité peut expliquer aussi l'arrêt du développement des mathématiques grecques après Archimède et Apollonius.

Le chapitre 6 attaque le problème de la généralité (the shaping of generality). Comment une démonstration sur un cas particulier (on a fixé un certain diagramme) peut-elle prouver en général ? L'auteur rappelle la structure de la démonstration euclidienne :

- protasis : c'est l'énoncé général du type : "dans tout triangle, un des côtés étant prolongé, l'angle extérieur est plus grand que chacun des angles intérieurs et opposés" (Euclide, livre I, propo 16). On peut le symboliser comme Netz par C(x) P(x) (dans l'exemple, la variable x est le triangle ou l'angle extérieur, cette notation est évidemment complètement anachronique).
- esthesis : C(a), je dis que (diorismos) P(a). Par exemple : "Soit le triangle ABC, et que l'un des côtés, BC, soit prolongé au delà jusqu'au point D. Je dis que l'angle extérieur, celui sous ACD, est plus grand que chacun des angles intérieurs et opposés, ceux sous CBA, BAC". Autrement dit Euclide particularise l'énoncé pour une valeur a de x.
- kataskeue+apodeixis : suit la démonstration qui commence par une suite de constructions C(b),..., C(n), et se poursuit par une suite de propriétés aboutissant à la propriété cherchée : P(b),...,P(a).
- sumperasma : Donc C(x) P(x). Par exemple : donc dans tout triangle, un des côtés étant prolongé, l'angle extérieur est plus grand que chacun des angles intérieurs et opposés. Ce qu'il fallait démontrer.

L'auteur interprète ainsi, après Mueller, cette structure particulière de la démonstration grecque : Euclide voit bien le problème du passage de C(a) P(a) à x, C(x) P(x) (en notation moderne) et le résout en montrant que P(a) peut être démontré à partir de C(a) et que cette démonstration peut être répétée, sans modification langagière, pour tout choix autre que a. C'est la certitude de cette possibilité qui amène Euclide à répéter explicitement (sumperasma) ce qui figurait au départ (protasis) et à le tenir pour vrai alors que la démonstration n'a porté que sur un cas particulier.
   En arithmétique, la phase sumperasma disparaît. Ceci prouve d'après Netz qu'Euclide était conscient que dans ce cas le raisonnement, qui consiste dans l'examen du cas d'un nombre particulier, ne pouvait pas logiquement établir vraiment la proposition dans toute sa généralité En fait, les preuves arithmétiques grecques sont faites sur un exemple numérique suffisamment grand, et conduisent d'après l'auteur à conjecturer la validité générale du résultat mais sans l'assurance qui apparaît en géométrie.
   En conclusion de cette analyse du raisonnement, Netz souligne que la démonstration grecque est un élément de la pratique mathématique, non l'application d'une théorie métamathématique: "the two aspects of deduction, that of necessity and that of generality were shaped in greek mathematics from a certain cognitive background (and not from a certain metamathematical theory)."

Le chapitre 7 aborde la question du contexte historique. Ce chapitre passionnant du point de vue historique est toutefois moins directement relié aux préoccupations des didacticiens. L'auteur étudie la démographie des mathématiciens, leur place dans la société, l'époque d'apparition des mathématiques telles qu'elles viennent d'être étudiées, la distance prise par les mathématiciens vis-à-vis d'applications éventuelles. Il conclut que les mathématiques grecques étaient une pratique culturelle dans laquelle la forme était dominante. C'est elle qui inspirait le respect, avec son argumentation irréfutable, alors que le fond (l'étude des nombres et de la géométrie) pouvait paraître suspect pour l'élite grecque par sa proximité avec le monde matériel.