Duval R. (1990)
Pour une approche cognitive de l'argumentation.

Annales de Didactique et de Sciences Cognitives 3, 195-221. Strasbourg : IREM de Strasbourg

4. Comparaison de différentes représentations possibles
de l'argumentation

© IREM de Strasbourg

  

A) Une argumentation sous forme de raisonnement par l'absurde.

" Si j'avais à soutenir le droit que nous avons de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : .....
il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens."

Montesquieu, De l'esprit des lois, Livre XV, cap.5.

Cette argumentation présente immédiatement trois caractéristiques.

a) Il y a un écart entre la thèse (1) que le raisonnement est censé défendre, et la conclusion (3) proprement dite du raisonnement.

(1) " nous avons eu le droit de rendre les nègres esclaves"
(3) "Il est impossible que les nègres soient des hommes" c'est-à-dire"les nègres ne sont pas des hommes". Le raisonnement proposé ne peut donc défendre la thèse qu'en présupposant : "(3) justifie (1)".

b) Ce raisonnement a la forme d'un raisonnement par l'absurde. On suppose le contraire de (3) :

" si nous les supposions des hommes", c'est-à-dire si "les nègres sont des hommes" (3').

Et cette supposition conduit à rejeter une conviction qui semble hors de doute :

" nous sommes chrétiens" (4') ("nous commencerions à croire que....." (4)).

Mais pour que cette supposition permette de rejeter effectivement la conviction (4'), il faut une prémisse qui n'est pas mentionnée dans le raisonnement : "les chrétiens n'ont pas le droit de rendre les autres hommes esclaves" (2). Cette prémisse est énoncée dans l'un des chapitres précédents.

c) Seules les valeurs épistémiques des propositions attribuées aux défenseurs de l'esclavage sont clairement explicitées: "il est impossible que (3') " et "nous commencerions à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens", c'est-à-dire "nous sommes sûrs que nous chrétiens" (4').

Nous pouvons donner trois représentations très différentes de ce raisonnement.

La première représentation met en parallèle les deux prémisses contraires (1) et (2). Elle montre que tout le raisonnement s'appuie sur l'incompatibilité d'une co-référence simultanée entre les sujets des phrases (1) et (2) d'une part, et les compléments de ces phrases d'autre part. D'où l'alternative :

Ou bien (4') "nous sommes chrétiens", Ou bien (3') " les nègres sont des hommes"! L'ironie du raisonnement apparaît dans le critère de décision : plutôt rejeter (3') que de commencer à douter de (4').
   

REPRESENTATION I

Cette représentation met en évidence l'incompatibilité des deux prémisses (1) et (2), sous-jacente à toute l'argumentation, mais elle ne montre qu'une alternative et elle élimine complètement la forme de raisonnement par l'absurde. En effet la démarche du texte n'explicite pas du tout cette incompatibilité, elle en construit au contraire, une autre, celle entre (1) et (4') "nous sommes sûrs que nous sommes chrétiens". Et cette incompatibilité construite va à l'encontre de la compatibilité admise par les tenants de la thèse esclavagiste. En d'autres termes toute la démarche de l'argumentation vise à modifier la valeur épistémique de la proposition "nous sommes chrétiens". Ce qui est bien marqué par la litote finale " nous commencerions à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes...". Il nous faut donc une autre représentation, plus complète, qui montre mieux la démarche argumentative.
   

REPRESENTATION II
  

Sur cette deuxième représentation on voit tout de suite que c'est la relation entre (1 1') et (4 4') qui constitue l"enjeu de l'argumentation. D'une part, elle prend en compte toutes les relations explicites de l'argumentation : la compatibilité entre (1) et (4), la dépendance de (3) par rapport à (1), et l'incompatibilité entre (3') et (4'). D'autre part elle prend en compte les relations implicites avec la prémisse sous-entendue : l'incompatibilité entre (1) et (2), celle résultante entre (1 ) et (4), et la dépendance de (2) par rapport à (4) &emdash; si on a la conviction d'être chrétien, on ne peut en récuser les exigences&emdash;. La relation entre (1) et (4) constitue donc la partie commune au réseau des relations explicites et à celui des relations implicites. Il en résulte une contradiction latente entre les relations A et C', ce qui conduit à changer la valeur épistémique de la proposition (4') "nous sommes sûrs que nous sommes chrétiens". (4') devient une proposition douteuse et la façon dont l'alternative entre (3') et (4') est tranchée par le raisonnement se trouve ainsi implicitement récusée. D'où l'ironie de ce raisonnement par l'absurde puisqu'il retourne implicitement le raisonnement contre la thèse qu'il est censé défendre.
   Cependant si cette deuxième représentation respecte la démarche argumentative, la forme même du raisonnement, celle qui caractérise le raisonnement par l'absurde, n'est pas encore prise en compte. Peut-on représenter cette argumentation comme s'il s'agissait d'une simple démonstration ? Cette question s'impose dès que l'on veut comparer les fonctionnements respectifs de l'argumentation et du raisonnement déductif.
   La construction d'un graphe propositionnel de démonstration requiert que:

• les hypothèses de départ soient clairement dégagées,
• les pas de déduction soient explicitement marqués,
• le graphe soit orienté vers une conclusion finale unique,
• les règles de substitution soient préalablement reconnues.

Plus profondément, représenter une argumentation par un graphe propositionnel, exige que l'on donne un statut opératoire à des propositions qui n'en ont pas. Car dans le cadre de la pensée naturelle, il n'y a ni classification des valeurs épistémiques, ni règle de conversion des valeurs épistémiques en statut opératoire. La construction d'un graphe propositionnel exige donc que l'on réponde préalablement à ces deux questions :

1. quelles sont les propositions qui peuvent avoir le statut opératoire de proposition de départ pour les pas de déduction, c'est-à-dire quelles sont les prémisses?
2. quelles sont les propositions qui peuvent avoir le statut de règle de substitution?

La première question est à la fois très délicate et importante. Car, comme nous venons de le voir, une argumentation n'explicite pas toutes ses prémisses, et ne les énumère pas au départ. Les représentations précédentes nous ont permis de dégager (2) et (4') comme prémisses de l'argumentation. Pour réussir à construire un graphe de démonstration nous avons été également contraints de retenir, en plus, (1) comme hypothèse. Or (1) est la thèse que le raisonnement est censé justifier! C'est là évidemment un cas exemplaire de cercle vicieux. Mais il ne faut pas oublier le décalage que nous avons signalé plus haut : le raisonnement par l'absurde ne conclut pas explicitement (1) mais (3). Si on retient cet écart, il n'y a plus, apparemment, de cercle vicieux. Mais, par ailleurs, si on prend en compte la remarque introductive ("Si j'avais à soutenir le droit que...voici ce que je dirais.."), il faut admettre que (3) justifie (1). L'équivoque, ou le piège, de cette argumentation tient à ce qu'elle laisse entendre que (3) justifie (1).
   La deuxième question renvoie à l'existence d'un corpus théorique de définitions, de théorèmes ou d'axiomes, bien établi. Force est de reconnaître qu'un tel corpus n'existe pas. Il y a seulement un appel circonstanciel à des principes ou à des évidences dépendant des représentations attachées à la thèse discutée. Pour représenter une argumentation par un graphe propositionnel de démonstration, on ne peut donc s'en tenir qu'à une substitution de termes, ou d'expressions, telle qu'elle fonctionne dans le syllogisme classique. Cette solution n'est peut-être pas entièrement satisfaisante. Mais elle reflète la différence entre l'argumentation et le raisonnement déductif: dans l'argumentation les propositions ne se relient pas les une aux autres en fonction de leur statut opératoire, mais uniquement en fonction de leur contenu. On voit déjà poindre ici une première différence entre les graphes de démonstration d'une argumentation et ceux d'un raisonnement déductif : du fait de l'absence de règles de substitution, les pas de raisonnement des premiers correspondent à un schéma binaire, et ceux des seconds à un schéma ternaire. En construisant un tel graphe pour une argumentation on ne peut vraiment donner que l'apparence d'un raisonnement déductif. Dans le cadre d'une comparaison des fonctionnements cognitifs de ces deux types de raisonnement, une telle construction n'est cependant pas sans intérêt

Comme on le voit, la construction d'un graphe de démonstration entraîne une réorganisation complète de toute la démarche argumentative, telle qu'elle est apparue à travers les deux premières représentations. L'appréhension simultanée de plusieurs relation d'opposition se trouve linéairement réorganisée en un raisonnement de quatre pas explicites et d'un cinquième implicite! Cette représentation est-elle plus adéquate que les précédentes ?
   Si on s'en tient uniquement aux pas explicites, on a vraiment la représentation typique du raisonnement par l'absurde : le graphe boucle par suite d'une contradiction. La supposition initiale contredisant la conclusion-cible est alors rejetée. Mais en fait, toute la démarche argumentative se trouve trahie par cette représentation. En effet, un raisonnement déductif n'a pas pour but de confirmer ou d'infirmer une hypothèse avancée comme thèse, il établit seulement une proposition qui est différente des hypothèses données au départ. Or dans la représentation ci-dessus, P1 a exactement le même statut que P2 ou que P3. Pour lui redonner son rôle spécifique d'hypothèse à confirmer ou à infirmer ( "Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre .."), il faut une flèche qui retourne de la conclusion cible vers cette prémisse qui n'est pas comme les autres. Mais alors nous avons un graphe de démonstration qui boucle sur-lui-même! L'irréductibilité de cette argumentation, qui respecte pourtant la forme d'un raisonnement par l'absurde, par rapport à une démonstration, est ainsi bien mise en évidence.

B) Une argumentation sous forme d'une simple justification.

"Les Maîtres qui font l'éducation des particuliers ne rendent service qu'à leurs élèves; mais quiconque inclinerait vers la vertu les maîtres de la masse, rendrait service à la fois aux uns et aux autres, à ceux qui détiennent la puissance et à ceux qui sont sous leur autorité".

Isocrate, cité par Perelman in Traité de l'argumentation, p. 312.

Cette argumentation oppose deux équivalences (première et dernière ligne sur la représentation ci-dessous), comme le marque le connecteur externe "mais". Le raisonnement qui justifie cette opposition externe joue sur d'autres oppositions, celles surgissant entre les contenus de ces équivalences. Le prédicat "faire l'éducation de..;" (colonne de gauche dans la représentation ci-dessous) absorbe l'opposition entre "quelques uns" et "tous" : que l'on éduque des particuliers ou que l'on éduque les maîtres de la masse, on fait seulement l'éducation de quelques uns. L'opposition concernant le statut des élèves ( particuliers ou maîtres de la masse) est donc neutralisée par le prédicat 'faire l'éducation de..". Au contraire le prédicat "rendre service..." (colonne de droite) admet l'opposition entre "quelques uns" et "tous". Par suite, il suffit de remplacer le prédicat "faire l'éducation de .." par le prédicat " rendre service.." pour libérer l'opposition de statut concernant les élèves, et pour faire apparaître l'opposition hiérarchique entre "tous " et "quelques uns". L'argumentation ne progresse donc pas de la ligne 1 à la ligne 2, mais plutôt de la colonne de gauche à la colonne de droite : l'opposition maximale, qui constitue le fil directeur de l'argumentation est représentée par la diagonale.

REPRESENTATION II

Cette représentation montre bien que l'argumentation repose ici sur une double comparaison : la première sous le strict point de vue des bénéficiaires de l'action éducative et la seconde sous le point de vue de la diffusion des effets de cette action. Tout le raisonnement revient à subordonner le premier point de vue au second. Seule une appréhension simultanée des différentes relations entre les quatre propositions qu'il met en jeu permet d'en comprendre le fonctionnement. Cette argumentation peut-elle vraiment être représentée sous une forme déductive, par un graphe de démonstration ?
   Nous avons besoin de quatre prémisses, dont une seule, P2, est explicitement formulée sous forme de constatation évidente : "faire l'éducation c'est rendre service". P1 s'infère de la restriction " qui font l'éducation de... ne rendent service qu'à...". P3 est sous-entendue par l'explicitation finale " à ceux qui détiennent la puissance et à ceux qui sont sous leur autorité". P4 est indispensable pour trancher entre les deux points de vue possibles. Sous réserve d'une absence de règle de substitution, nous obtenons alors le graphe suivant :

REPRESENTATION III

Comme nous le voyons, nous obtenons un graphe avec deux conclusions terminales! Et il n'est pas possible de supprimer P1. D'une part on perdrait les deux conclusions terminales. D'autre part ce serait perdre de vue que le raisonnement tranche entre deux réponses possibles à la question : vaut-il mieux faire l'éducation.....?

C) Une argumentation d'apparence déductive.

Le troisième exemple est, en quelque sorte, à mi-chemin entre les deux exemples précédents. Comme le premier il énonce explicitement une thèse et propose ensuite un raisonnement qui la justifie; comme le second, il ne réfute pas.

"Plus je suis prêt à reconnaître ce qu'il y a de réel en moi et chez l'autre, moins j'ai le désir d'essayer d'arranger à tout prix les choses. Plus j'essaie d'écouter et d'être attentif à mon expérience interne et plus j'essaie d'étendre cette attitude à un autre, plus j'éprouve de respect pour les complexités du processus vital. C'est pourquoi je me sens de moins en moins pressé d'arranger les choses"

Rogers, Le développement de la personne, p.19-20.

  

REPRESENTATION I

Cette première représentation donne simplement l'ordre de succession de propositions principales du texte. On voit, en particulier, que le raisonnement a bien pour but de "déduire" la proposition B de la proposition A. Mais, comme cela apparaît sur la deuxième représentation ci-dessous, la linéarité du raisonnement n'est qu'apparente, et, sous le jeu des substitutions successives, se cachent des relations d'oppositions. La proposition B n'est pas véritablement une conclusion obtenue au terme d'une suite de pas déductifs, mais le pôle d'un réseau de relations. L'argumentation consiste à construire ce réseau de relations de façon à imposer la relation d'opposition directionnelle 4 (représentation III, ci-dessous) entre A et B contre la relation de similitude directionnelle que l'attitude directive tend à établir comme évidente ("plus A entraînerait plus B"). Pour s'en convaincre il suffit de compléter le réseau ci-dessous en ajoutant le prédicat " n'être pas pressé d'arranger les choses" qui forme une opposition complémentaire avec B et par suite avec A. Cette double opposition entraîne la similitude directionnelle entre A et B.
  

REPRESENTATION II

Tentons maintenant de représenter cette argumentation par un graphe de démonstration. Il semble que nous obtenions cette fois un graphe qui ne présente aucune anomalie : il n'y a en effet aucune circularité et nous ne sommes pas conduits à deux conclusions différentes. Cela semble s'accorder avec ce que nous remarquions plus haut : le raisonnement a pour but de déduire B de A. Mais en fait nous obtenons un graphe de démonstration parce que les prémisses ne sont pas indépendantes. Elles sont "enchaînées" comme des pas successifs de raisonnement : les prémisses 1 et 2 ont deux à deux un prédicat commun, et de même les prémisses 2 et 3. Les trois prémisses sont donc déjà organisées en raisonnement, chacune constituant un pas de type 1.
   

REPRESENTATION III