|
|
Duval R.
(1990)
|
|
|
de l'argumentation |
|
|
|
|
|
A) Une argumentation sous forme de raisonnement par l'absurde." Si j'avais à soutenir le droit que nous avons de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : ..... Cette argumentation présente immédiatement trois caractéristiques. a) Il y a un écart entre la thèse (1) que le raisonnement est censé défendre, et la conclusion (3) proprement dite du raisonnement. (1) " nous avons eu le droit de rendre les nègres esclaves" b) Ce raisonnement a la forme d'un raisonnement par l'absurde. On suppose le contraire de (3) : " si nous les supposions des hommes", c'est-à-dire si "les nègres sont des hommes" (3'). Et cette supposition conduit à rejeter une conviction qui semble hors de doute : " nous sommes chrétiens" (4') ("nous commencerions à croire que....." (4)). Mais pour que cette supposition permette de rejeter effectivement la conviction (4'), il faut une prémisse qui n'est pas mentionnée dans le raisonnement : "les chrétiens n'ont pas le droit de rendre les autres hommes esclaves" (2). Cette prémisse est énoncée dans l'un des chapitres précédents. c) Seules les valeurs épistémiques des propositions attribuées aux défenseurs de l'esclavage sont clairement explicitées: "il est impossible que (3') " et "nous commencerions à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens", c'est-à-dire "nous sommes sûrs que nous chrétiens" (4'). Nous pouvons donner trois représentations très différentes de ce raisonnement. La première représentation met en parallèle les deux prémisses contraires (1) et (2). Elle montre que tout le raisonnement s'appuie sur l'incompatibilité d'une co-référence simultanée entre les sujets des phrases (1) et (2) d'une part, et les compléments de ces phrases d'autre part. D'où l'alternative : Ou bien (4') "nous sommes
chrétiens", Ou bien (3')
" les nègres sont des hommes"! L'ironie du
raisonnement apparaît dans le critère de
décision : plutôt rejeter (3') que de commencer
à douter de (4').
Cette représentation met en évidence
l'incompatibilité des deux prémisses (1) et
(2), sous-jacente à toute l'argumentation, mais elle
ne montre qu'une alternative et elle élimine
complètement la forme de raisonnement par l'absurde.
En effet la démarche du texte n'explicite pas du tout
cette incompatibilité, elle en construit au
contraire, une autre, celle entre (1) et (4') "nous sommes
sûrs que nous sommes chrétiens". Et cette
incompatibilité construite va à l'encontre de
la compatibilité admise par les tenants de la
thèse esclavagiste. En d'autres termes toute la
démarche de l'argumentation vise à modifier la
valeur épistémique de la proposition "nous
sommes chrétiens". Ce qui est bien marqué
par la litote finale " nous commencerions à croire
que nous ne sommes pas nous-mêmes...". Il nous faut
donc une autre représentation, plus complète,
qui montre mieux la démarche argumentative.
Sur cette deuxième représentation on voit
tout de suite que c'est la relation entre (1 1') et (4 4')
qui constitue l"enjeu de l'argumentation. D'une part, elle
prend en compte toutes les relations explicites de
l'argumentation : la compatibilité entre (1) et (4),
la dépendance de (3) par rapport à (1), et
l'incompatibilité entre (3') et (4'). D'autre part
elle prend en compte les relations implicites avec la
prémisse sous-entendue : l'incompatibilité
entre (1) et (2), celle résultante entre (1 ) et (4),
et la dépendance de (2) par rapport à (4)
&emdash; si on a la conviction d'être chrétien,
on ne peut en récuser les exigences&emdash;. La
relation entre (1) et (4) constitue donc la partie
commune au réseau des relations explicites et
à celui des relations implicites. Il en
résulte une contradiction latente entre les relations
A et C', ce qui conduit à changer la valeur
épistémique de la proposition (4') "nous
sommes sûrs que nous sommes chrétiens". (4')
devient une proposition douteuse et la façon dont
l'alternative entre (3') et (4') est tranchée par le
raisonnement se trouve ainsi implicitement
récusée. D'où l'ironie de ce
raisonnement par l'absurde puisqu'il retourne implicitement
le raisonnement contre la thèse qu'il est
censé défendre. les hypothèses de départ soient clairement dégagées, Plus profondément, représenter une argumentation par un graphe propositionnel, exige que l'on donne un statut opératoire à des propositions qui n'en ont pas. Car dans le cadre de la pensée naturelle, il n'y a ni classification des valeurs épistémiques, ni règle de conversion des valeurs épistémiques en statut opératoire. La construction d'un graphe propositionnel exige donc que l'on réponde préalablement à ces deux questions : 1. quelles sont les propositions qui peuvent avoir le statut opératoire de proposition de départ pour les pas de déduction, c'est-à-dire quelles sont les prémisses? La première question est à la fois
très délicate et importante. Car, comme nous
venons de le voir, une argumentation n'explicite pas toutes
ses prémisses, et ne les énumère pas au
départ. Les représentations
précédentes nous ont permis de dégager
(2) et (4') comme prémisses de l'argumentation. Pour
réussir à construire un graphe de
démonstration nous avons été
également contraints de retenir, en plus, (1) comme
hypothèse. Or (1) est la thèse que le
raisonnement est censé justifier! C'est là
évidemment un cas exemplaire de cercle vicieux. Mais
il ne faut pas oublier le décalage que nous avons
signalé plus haut : le raisonnement par l'absurde ne
conclut pas explicitement (1) mais (3). Si on retient cet
écart, il n'y a plus, apparemment, de cercle vicieux.
Mais, par ailleurs, si on prend en compte la remarque
introductive ("Si j'avais à soutenir le droit
que...voici ce que je dirais.."), il faut admettre que (3)
justifie (1). L'équivoque, ou le piège, de
cette argumentation tient à ce qu'elle laisse
entendre que (3) justifie (1). ![]() Comme on le voit, la construction d'un graphe de
démonstration entraîne une
réorganisation complète de toute la
démarche argumentative, telle qu'elle est apparue
à travers les deux premières
représentations. L'appréhension
simultanée de plusieurs relation d'opposition se
trouve linéairement réorganisée en un
raisonnement de quatre pas explicites et d'un
cinquième implicite! Cette représentation
est-elle plus adéquate que les
précédentes ? B) Une argumentation sous forme d'une simple justification."Les Maîtres qui font l'éducation des particuliers ne rendent service qu'à leurs élèves; mais quiconque inclinerait vers la vertu les maîtres de la masse, rendrait service à la fois aux uns et aux autres, à ceux qui détiennent la puissance et à ceux qui sont sous leur autorité". Cette argumentation oppose deux équivalences (première et dernière ligne sur la représentation ci-dessous), comme le marque le connecteur externe "mais". Le raisonnement qui justifie cette opposition externe joue sur d'autres oppositions, celles surgissant entre les contenus de ces équivalences. Le prédicat "faire l'éducation de..;" (colonne de gauche dans la représentation ci-dessous) absorbe l'opposition entre "quelques uns" et "tous" : que l'on éduque des particuliers ou que l'on éduque les maîtres de la masse, on fait seulement l'éducation de quelques uns. L'opposition concernant le statut des élèves ( particuliers ou maîtres de la masse) est donc neutralisée par le prédicat 'faire l'éducation de..". Au contraire le prédicat "rendre service..." (colonne de droite) admet l'opposition entre "quelques uns" et "tous". Par suite, il suffit de remplacer le prédicat "faire l'éducation de .." par le prédicat " rendre service.." pour libérer l'opposition de statut concernant les élèves, et pour faire apparaître l'opposition hiérarchique entre "tous " et "quelques uns". L'argumentation ne progresse donc pas de la ligne 1 à la ligne 2, mais plutôt de la colonne de gauche à la colonne de droite : l'opposition maximale, qui constitue le fil directeur de l'argumentation est représentée par la diagonale.
Cette représentation montre bien que
l'argumentation repose ici sur une double comparaison : la
première sous le strict point de vue des
bénéficiaires de l'action éducative et
la seconde sous le point de vue de la diffusion des effets
de cette action. Tout le raisonnement revient à
subordonner le premier point de vue au second. Seule une
appréhension simultanée des différentes
relations entre les quatre propositions qu'il met en jeu
permet d'en comprendre le fonctionnement. Cette
argumentation peut-elle vraiment être
représentée sous une forme déductive,
par un graphe de démonstration ?
Comme nous le voyons, nous obtenons un graphe avec deux conclusions terminales! Et il n'est pas possible de supprimer P1. D'une part on perdrait les deux conclusions terminales. D'autre part ce serait perdre de vue que le raisonnement tranche entre deux réponses possibles à la question : vaut-il mieux faire l'éducation.....? C) Une argumentation d'apparence déductive.Le troisième exemple est, en quelque sorte, à mi-chemin entre les deux exemples précédents. Comme le premier il énonce explicitement une thèse et propose ensuite un raisonnement qui la justifie; comme le second, il ne réfute pas. "Plus je suis prêt à reconnaître ce qu'il y a de réel en moi et chez l'autre, moins j'ai le désir d'essayer d'arranger à tout prix les choses. Plus j'essaie d'écouter et d'être attentif à mon expérience interne et plus j'essaie d'étendre cette attitude à un autre, plus j'éprouve de respect pour les complexités du processus vital. C'est pourquoi je me sens de moins en moins pressé d'arranger les choses"
Cette première représentation donne
simplement l'ordre de succession de propositions principales
du texte. On voit, en particulier, que le raisonnement a
bien pour but de "déduire" la proposition B de la
proposition A. Mais, comme cela apparaît sur la
deuxième représentation ci-dessous, la
linéarité du raisonnement n'est qu'apparente,
et, sous le jeu des substitutions successives, se cachent
des relations d'oppositions. La proposition B n'est pas
véritablement une conclusion obtenue au terme d'une
suite de pas déductifs, mais le pôle d'un
réseau de relations. L'argumentation consiste
à construire ce réseau de relations de
façon à imposer la relation d'opposition
directionnelle 4 (représentation III, ci-dessous)
entre A et B contre la relation de similitude directionnelle
que l'attitude directive tend à établir comme
évidente ("plus A entraînerait plus B"). Pour
s'en convaincre il suffit de compléter le
réseau ci-dessous en ajoutant le prédicat "
n'être pas pressé d'arranger les choses" qui
forme une opposition complémentaire avec B et par
suite avec A. Cette double opposition entraîne la
similitude directionnelle entre A et B.
Tentons maintenant de représenter cette
argumentation par un graphe de démonstration. Il
semble que nous obtenions cette fois un graphe qui ne
présente aucune anomalie : il n'y a en effet aucune
circularité et nous ne sommes pas conduits à
deux conclusions différentes. Cela semble s'accorder
avec ce que nous remarquions plus haut : le raisonnement a
pour but de déduire B de A. Mais en fait nous
obtenons un graphe de démonstration parce que les
prémisses ne sont pas indépendantes. Elles
sont "enchaînées" comme des pas successifs de
raisonnement : les prémisses 1 et 2 ont deux à
deux un prédicat commun, et de même les
prémisses 2 et 3. Les trois prémisses sont
donc déjà organisées en raisonnement,
chacune constituant un pas de type 1.
|