Duval R. (1990)
Pour une approche cognitive de l'argumentation.

Annales de Didactique et de Sciences Cognitives 3, 195-221. Strasbourg : IREM de Strasbourg

Abstract
Argumentation is considered as the most natural form of reasoning. Is its practise the best way to let the students access to deductive reasoning and to proofs ? In this paper, we propose to distinguish four basic units of reasoning, to analyse the processing of argumentative and deductive reasonings. Then we apply these distinctions to argumentative texts, and we compare the different possible representations of their organisation (propositional graphs, terms networks). Argumentation appears more complex and more difficult than deductive reasoning.

© IREM de Strasbourg

  

Ce qu'on appelle "argumentation" n'est pas facile à définir. Car il s'agit d'une démarche dans laquelle des aspects très différents se trouvent étroitement associés. Surgissant dans toute situation d'interaction sociale où il faut persuader un interlocuteur ou réfuter une thèse, elle est un raisonnement ordonné à des fins de communication. Aussi se trouve-t-elle toujours opposée aux démarches de démonstration et au raisonnement déductif : "la logique de l'argumentation ne peut être que non formelle "(J. M. Borel, 1983, p.20). Mais cette opposition ne va pas sans ambiguïté sur le caractère de raisonnement propre à l'argumentation. D'une part, puisqu'elle subordonne les questions de validité aux stratégies d'action sur les représentations d'un interlocuteur, l'argumentation n'apparaît pas comme un raisonnement véritable : sa portée s'y trouve limitée au probable ou au vraisemblable. D'autre part, puisqu'elle est directement liée à la pratique du discours, elle représenterait la forme spontanée et naturelle de raisonnement.
   Tant que l'on reste dans le cadre de cette opposition, l'ambiguïté sur le caractère de raisonnement propre à l'argumentation ne peut pas être levée. Cela ne constitue pas un inconvénient si on s'en tient au seul point de vue d'une analyse de l'argumentation : on insiste alors sur les modifications que l'implication du sujet dans la démarche et la prise en compte des représentations de l'interlocuteur entraînent par rapport à ce que serait l'organisation d'un raisonnement formel.
   Une approche de l'argumentation, dans laquelle le fonctionnement du raisonnement ne serait plus analysé négativement par opposition au raisonnement formel, s'impose donc. Elle devrait permettre en particulier une description comparée de l'argumentation avec d'autres modes de raisonnement. Elle devrait en outre permettre de déterminer la distance, ou le degré d'hétérogénéité, qui sépare l'argumentation et la déduction. C'est une analyse de ce type que nous allons tenter d'esquisser dans cet article. Pour cela il nous faudra revenir sur la notion même de raisonnement, avant même de prendre en compte toute distinction entre argumentation et déduction. La recherche des éléments constitutifs d'un raisonnement nous conduira à privilégier la notion de "pas de raisonnement" plutôt que celle d'"opération logique". On pourra alors distinguer des pas de natures différentes. C'est par le type de pas mis en oeuvre que le raisonnement argumentatif se distingue des autres modes de raisonnement. Pour corroborer les résultats de cette première analyse, nous essayerons de comparer des représentations possibles pour l'organisation argumentative d'un raisonnement. Et, plus particulièrement, nous chercherons si une argumentation peut être représentée de la même manière qu'un raisonnement déductif, c'est-à-dire par un graphe propositionnel de démonstration. Cela nous permettra de mesurer l'écart qui sépare l'argumentation et la démarche déductive.

 1. Quels sont les éléments constitutifs d'un raisonnement ?

 2. Principes d'une classification des démarches de raisonnement.

 3. Comparaison de l'argumentation avec d'autres formes de       raisonnement.

 4. Comparaison de différentes représentations possibles de       l'argumentation.

   

Conclusion

Les résultats des analyses précédentes peuvent être rassemblées dans les conclusions suivantes :

• Ce qui caractérise le raisonnement par rapport à toute autre forme de discours, comme un récit, une explication ou une description, est la prise en compte des valeurs épistémiques des propositions. Cette valeur épistémique, distincte de la valeur de vérité, n'appartient ni à la forme ni au contenu des propositions : elle peut toujours s'expliciter par un verbe d'attitude propositionnelle ou par une expression modale. Un raisonnement est donc une démarche discursive qui s'organise en fonction des différences de valeur épistémique entre les propositions, et qui entraîne la modification de la valeur épistémique de l'une des propositions.

• La différence entre argumentation et déduction tient à la différence de nature entre les pas de raisonnement, ainsi qu'au type de liaison entre deux pas successifs. Dans l'argumentation, la prise en compte de relations d'opposition entre les propositions joue un rôle essentiel, mais les propositions n'ont pas de statut opératoire. En revanche dans le raisonnement déductif c'est l'inverse qui se passe. L'intérêt d'une analyse à partir d'une classification des différents pas possibles de raisonnement est d'expliquer pourquoi le raisonnement par l'absurde peut apparaître aussi bien comme un raisonnement spontané dans le cadre d'une discussion ou comme un raisonnement formel dans le cadre d'une élaboration théorique.

• La comparaison des représentations de l'organisation argumentative du discours et de sa réorganisation déductive permet de mesurer la distance qui sépare ces deux modes de raisonnement. Le passage de l'argumentation à la déduction exige une recherche des prémisses et une assimilation de la substitution de termes à une substitution de propositions. Réorganisée de façon déductive, une argumentation présente généralement davantage de pas que sous sa forme initiale; et des insuffisances apparaissent qui invalident le raisonnement. Mais l'argumentation est un mode de raisonnement qui remplit d'autres fonctions que la simple démonstration.

Il apparaît donc que, si l'argumentation est plus spontanée et plus naturelle que le raisonnement déductif, elle est aussi plus complexe et plus difficile à maîtriser et qu'elle ne peut pas orienter vers le raisonnement déductif. S'agit-il là d'un résultat négatif du point de vue didactique ? Nous ne le pensons pas, bien au contraire. Et cela pour trois raisons :

• Nous avons montré par ailleurs que les élèves de 13-14 ans peuvent, d'une façon peu coûteuse et profonde, être initiés au fonctionnement du raisonnement déductif et découvrir ce qu'est une démonstration (Egret-Duval, 1988).

• Des tâches peuvent être proposées, qui aident les élèves à prendre conscience de la différence entre argumentation et déduction. Et c'est peut-être là l'un des domaines les plus riches pour une interaction entre l'enseignement du français et celui des mathématiques.

• Le rôle important du recours à des représentations non-discursives pour comprendre l'organisation d'un texte, ou celle d'un raisonnement, se trouve ici à nouveau corroboré. Certes, ce recours soulève des questions qui ne sont pas toutes encore résolues. A commencer par celle de la segmentation du discours pour établir ces représentations. Mais la fécondité méthodologique et l'efficacité didactique d'un tel recours sont maintenant bien établies.

 Références