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Ce qu'on appelle "argumentation" n'est pas facile
à définir. Car il s'agit d'une démarche
dans laquelle des aspects très différents se
trouvent étroitement associés. Surgissant dans
toute situation d'interaction sociale où il faut
persuader un interlocuteur ou réfuter une
thèse, elle est un raisonnement ordonné
à des fins de communication. Aussi se trouve-t-elle
toujours opposée aux démarches de
démonstration et au raisonnement déductif :
"la logique de l'argumentation ne peut être que non
formelle "(J. M. Borel, 1983, p.20). Mais cette opposition
ne va pas sans ambiguïté sur le caractère
de raisonnement propre à l'argumentation. D'une part,
puisqu'elle subordonne les questions de validité aux
stratégies d'action sur les représentations
d'un interlocuteur, l'argumentation n'apparaît pas
comme un raisonnement véritable : sa portée
s'y trouve limitée au probable ou au vraisemblable.
D'autre part, puisqu'elle est directement liée
à la pratique du discours, elle représenterait
la forme spontanée et naturelle de raisonnement.
Tant que l'on reste dans le cadre de cette
opposition, l'ambiguïté sur le caractère
de raisonnement propre à l'argumentation ne peut pas
être levée. Cela ne constitue pas un
inconvénient si on s'en tient au seul point de vue
d'une analyse de l'argumentation : on insiste alors sur les
modifications que l'implication du sujet dans la
démarche et la prise en compte des
représentations de l'interlocuteur entraînent
par rapport à ce que serait l'organisation d'un
raisonnement formel.
Une approche de l'argumentation, dans
laquelle le fonctionnement du raisonnement ne serait plus
analysé négativement par opposition au
raisonnement formel, s'impose donc. Elle devrait permettre
en particulier une description comparée de
l'argumentation avec d'autres modes de raisonnement. Elle
devrait en outre permettre de déterminer la distance,
ou le degré
d'hétérogénéité, qui
sépare l'argumentation et la déduction. C'est
une analyse de ce type que nous allons tenter d'esquisser
dans cet article. Pour cela il nous faudra revenir sur la
notion même de raisonnement, avant même de
prendre en compte toute distinction entre argumentation et
déduction. La recherche des éléments
constitutifs d'un raisonnement nous conduira à
privilégier la notion de "pas de raisonnement"
plutôt que celle d'"opération logique". On
pourra alors distinguer des pas de natures
différentes. C'est par le type de pas mis en oeuvre
que le raisonnement argumentatif se distingue des autres
modes de raisonnement. Pour corroborer les résultats
de cette première analyse, nous essayerons de
comparer des représentations possibles pour
l'organisation argumentative d'un raisonnement. Et, plus
particulièrement, nous chercherons si une
argumentation peut être représentée de
la même manière qu'un raisonnement
déductif, c'est-à-dire par un graphe
propositionnel de démonstration. Cela nous permettra
de mesurer l'écart qui sépare l'argumentation
et la démarche déductive.
1.
Quels sont les éléments constitutifs d'un
raisonnement ?
2.
Principes d'une classification des démarches de
raisonnement.
3.
Comparaison de l'argumentation avec d'autres formes de
raisonnement.
4.
Comparaison de différentes représentations
possibles de
l'argumentation.
Conclusion
Les résultats des analyses
précédentes peuvent être
rassemblées dans les conclusions suivantes :
Ce qui caractérise le
raisonnement par rapport à toute autre forme de
discours, comme un récit, une explication ou une
description, est la prise en compte des valeurs
épistémiques des propositions. Cette valeur
épistémique, distincte de la valeur de
vérité, n'appartient ni à la forme
ni au contenu des propositions : elle peut toujours
s'expliciter par un verbe d'attitude propositionnelle ou
par une expression modale. Un raisonnement est donc une
démarche discursive qui s'organise en fonction des
différences de valeur épistémique
entre les propositions, et qui entraîne la
modification de la valeur épistémique de
l'une des propositions.
La différence entre argumentation et
déduction tient à la différence de
nature entre les pas de raisonnement, ainsi qu'au type de
liaison entre deux pas successifs. Dans l'argumentation,
la prise en compte de relations d'opposition entre les
propositions joue un rôle essentiel, mais les
propositions n'ont pas de statut opératoire. En
revanche dans le raisonnement déductif c'est
l'inverse qui se passe. L'intérêt d'une
analyse à partir d'une classification des
différents pas possibles de raisonnement est
d'expliquer pourquoi le raisonnement par l'absurde peut
apparaître aussi bien comme un raisonnement
spontané dans le cadre d'une discussion ou comme
un raisonnement formel dans le cadre d'une
élaboration théorique.
La comparaison des représentations
de l'organisation argumentative du discours et de sa
réorganisation déductive permet de mesurer
la distance qui sépare ces deux modes de
raisonnement. Le passage de l'argumentation à la
déduction exige une recherche des prémisses
et une assimilation de la substitution de termes à
une substitution de propositions.
Réorganisée de façon
déductive, une argumentation présente
généralement davantage de pas que sous sa
forme initiale; et des insuffisances apparaissent qui
invalident le raisonnement. Mais l'argumentation est un
mode de raisonnement qui remplit d'autres fonctions que
la simple démonstration.
Il apparaît donc que, si l'argumentation est plus
spontanée et plus naturelle que le raisonnement
déductif, elle est aussi plus complexe et plus
difficile à maîtriser et qu'elle ne peut pas
orienter vers le raisonnement déductif. S'agit-il
là d'un résultat négatif du point de
vue didactique ? Nous ne le pensons pas, bien au contraire.
Et cela pour trois raisons :
Nous avons montré par ailleurs que
les élèves de 13-14 ans peuvent, d'une
façon peu coûteuse et profonde, être
initiés au fonctionnement du raisonnement
déductif et découvrir ce qu'est une
démonstration (Egret-Duval, 1988).
Des tâches peuvent être
proposées, qui aident les élèves
à prendre conscience de la différence entre
argumentation et déduction. Et c'est
peut-être là l'un des domaines les plus
riches pour une interaction entre l'enseignement du
français et celui des mathématiques.
Le rôle important du recours à des
représentations non-discursives pour comprendre
l'organisation d'un texte, ou celle d'un raisonnement, se
trouve ici à nouveau corroboré. Certes, ce
recours soulève des questions qui ne sont pas
toutes encore résolues. A commencer par celle de
la segmentation du discours pour établir ces
représentations. Mais la fécondité
méthodologique et l'efficacité didactique
d'un tel recours sont maintenant bien
établies.
Références
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