Beck I., Vaillant M. (1998)
Comprendre un texte argumentatif.

Annales de didactique et de sciences cognitives 6, pp.89-115.

  

3. Enseigner et évaluer la compréhension d'un texte argumentatif : questions et pistes de réflexion

  
© IREM de Strasbourg

En étudiant cette première tentative de mettre en place à l'échelon national un outil d'évaluation de la compréhension d'un texte argumentatif, notre but n'est en aucun cas de pratiquer une critique systématique aboutissant à souligner un échec. Au contraire cette critique n'a pour nous d'intérêt que parce qu'il s'agit d'un essai qui nous oblige à nous poser un certain nombre de questions concernant l'évaluation de la compréhension des textes et surtout son apprentissage dans le cas des textes argumentatifs.

1. Evaluer la compréhension d'un texte

L'élaboration d'un tel outil d'évaluation se heurte à plusieurs types de difficultés.

a/ choix du texte

Les premières concernent le choix du texte sur lequel va porter l'évaluation. Il s'agit d'abord de juger correctement de la difficulté de compréhension du texte par rapport aux capacités des élèves qu'on souhaite évaluer.
   Cette difficulté dépend pour partie de ce que les connaissances supposées chez le lecteur lui sont de fait plus ou moins familières. Nous avons noté ce problème concernant le texte de Zola qui supposait des connaissances d'histoire littéraire.
   Elle dépend aussi de ce que l'organisation du texte est plus ou moins proche du sens à reconstruire et de ce que ses caractéristiques linguistiques sont plus ou moins complexes.
   L'évaluation à l'entrée en seconde comportait deux parties distinctes sur la compréhension d'un texte narratif et sur celle d'un texte argumentatif. Il semble alors maladroit de choisir un texte, comme celui de Maupassant, où l'argumentation est présentée à l'intérieur du récit d'un repas, si bien que les caractéristiques propres au récit se superposent aux caractéristiques argumentatives.
   Le texte de septembre 1997, un extrait de l'Ecume des jours de Boris Vian, contenait une argumentation, mais assez éclatée, sous forme de conversation entre deux personnages. Le piège pouvait être que la " thèse défendue " et la " thèse réfutée " ne sont pas simplement portées par chacun des interlocuteurs. L'organisation du texte est éloignée de celle de l'argumentation.
   Le problème est donc aussi de choisir un texte plus ou moins typique de l'argumentation, ou dont la dimension argumentative soit suffisamment claire, ce qui suppose de définir les caractéristiques à prendre en compte.

b/Formuler des questions

Cette deuxième catégorie de difficultés intervient dans l'élaboration de tout questionnaire, car la formulation d'une question peut rendre l'évaluation de la réponse impossible. D'une part chaque question doit être formulée de façon claire. Nous avons noté que l'utilisation du mot " indissociable " dans la question 24, demandant de choisir parmi des " couples de connecteurs indissociables ", était source d'ambiguïté (cf. plus haut page 17) et que la question 27 demandant de mettre en évidence " l'efficacité de l'argumentation " ( idem page 19) était tout à fait incompréhensible. De plus pour que l'évaluation de la réponse attendue ne pose pas trop de problèmes il faut qu'elle s'appuie sur un concept clair, ce qui n'était pas le cas de celui de "champ lexical" (cf. page 15).
   D'autre part il faut éviter que le questionnaire fournisse totalité ou partie de la réponse attendue. Nous avions observé par exemple que les questions 28 et 29 sur le texte de Maupassant permettaient à l'élève de trouver la réponse à la question 26 (cf. plus haut page 20) Plus généralement on doit se demander si la formulation de la question n'aboutit pas à rendre la tâche trop élémentaire. Il convient ici de choisir les éléments d'interprétation du texte qui sont demandés à l'élève et ceux qui lui sont fournis par l'énoncé. Ainsi nous avions noté ( idem, page 12) que la présentation de la question 23 sur le texte de Maupassant, censée évaluer la capacité à repérer " les points de vue qui s'affrontent dans le texte ", limitait la tâche à un repérage pour chaque affirmation du verbe introducteur et de son sujet.

c/ Questions et compréhension du texte

Dans le tableau indiquant les capacités et les compétences évaluées dans la compréhension des textes, les concepteurs des épreuves ont prévu trois ensembles : " observer ", " mettre en relation ", " construire un sens ". Même si on ne les considère pas comme trois ensembles successifs, correspondant à trois étapes de la compréhension du texte, cette séparation pose problème : est-il possible de découper des unités et de les observer en dehors d'une démarche globale de construction du sens ? De telles questions permettront-elles d'évaluer la compréhension ?
   Nous avons remarqué la présence de questions auxquelles on peut répondre mécaniquement sur la base de rapprochements sémantiques, comme la question 18 (cf. plus haut page 15) ou en se limitant à l'interprétation d'une phrase comme la question 17 (idem page 16), et ainsi réussir même si on ne comprend rien au texte(1).
   D'autres questions invitent à regrouper des éléments qui ne sont pas significatifs pour la construction du sens du texte comme la question 19 (cf. plus haut page 14) ou peuvent même la fausser, comme la question 20 (idem page 15). De telles questions non plus ne peuvent permettre de juger de la façon dont l'élève a compris l'argumentation.
   Bien sûr rien n'empêcherait de faire porter les questions sur des aspects plus significatifs du texte mais la construction de ce type de questionnaires pose plusieurs problèmes. Déterminer des éléments vraiment significatifs sur lesquels poser une question sans ambiguïté, dont la réponse ne donne pas lieu à des interprétations trop diverses, demande un gros travail d'élaboration, et d'abord d'avoir défini les éléments essentiels du sens du texte et leur organisation. La difficulté est encore plus grande dans ce type de questionnaire à réponses "fermées", destiné à un codage rapide des réponses. Il nous semble même que ce type de questions inévitablement réductrices ne permet pas de prendre en compte tous les aspects importants du texte.
   En critiquant ce questionnaire et en montrant l'inefficacité de nombre de questions nous voudrions attirer l'attention sur deux points :

• Il semble indispensable d'avoir conscience de l'imperfection de l'outil d'évaluation pour éviter d'en tirer des conclusions trop catégoriques. A condition d'être vigilants et de réfléchir aux réponses des élèves et à ce qu'elles révèlent de leur compréhension du texte ou de la question, ce questionnaire permettra des observations intéressantes sur leurs capacités. En aucun cas il ne peut permettre des conclusions chiffrées rapides, des comparaisons sur des niveaux, d'un groupe d'élèves à un autre par exemple.

• Evaluer la compréhension que les élèves ont d'un texte et améliorer leurs capacités en ce domaine sont des objectifs fondamentaux pour l'enseignement du français et l'imperfection de l'outil invite à l'améliorer. Pour cela il faudrait travailler la formulation des questions, mais surtout réfléchir à l'activité "comprendre un texte", s'interroger sur les types de textes et sur les démarches qu'ils supposent. A cette condition, la mise au point d'un tel outil peut constituer une excellente occasion pour ces recherches essentielles.

2. Faire progresser les élèves dans la compréhension des textes argumentatifs.

La réflexion sur les exercices proposés lors de l'évaluation à l'entrée en seconde peut nous permettre de revenir sur les démarches présentées dans la première partie pour formuler quelques questions et pistes de travail.
   Se fondant sur une distinction des types de textes à la fois d'après leur schéma d'organisation et d'après des ensembles particuliers de caractéristiques linguistiques, la méthode proposée par A. Boissinot pour la compréhension des textes argumentatifs était de relever un certain nombre d' " indices ", de marques linguistiques et de les interpréter pour mettre à jour l'organisation de l'argumentation. Pour progresser dans cette démarche il faudrait entraîner les élèves au choix des marques linguistiques et à leur interprétation.
   Dans les nouvelles instructions pour la classe de sixième comme dans le projet d'instructions pour les classes de cinquième-quatrième (BO n°1, mars 1996), l'objectif fondamental est "la maîtrise des discours " (comprendre et produire des discours) et c'est à cet objectif que doivent être "associés les divers aspects des apprentissages et les divers contenus". Il s'agit en particulier que les connaissances recensées dans la partie "outils de la langue" concourent à la "maîtrise des discours" et de "préciser les caractères distinctifs des formes principales de discours qui s'entrecroisent dans la réalité des textes : le narratif, le descriptif, l'explicatif, l'argumentatif." Est-ce que dans ce cadre peut être envisagé un apprentissage des indices linguistiques nécessaires à la compréhension des textes argumentatifs ?
   Pour répondre à ces instructions, sur six livres de grammaire correspondant à la classe de cinquième publiés pour la rentrée 1997 (Descourbeset al. 1997, Caron-Michamblé et al.1997, Molinié 1997, Sculfort 1997, Géraud et Moreau 1997, Stissi et al.1997), plusieurs se contentent de prévoir un chapitre sur les caractéristiques des types de textes ou l'organisation des discours. Le Magnard organise une partie des chapitres de grammaire et de vocabulaire en fonction d'un apprentissage des "formes de discours", en regroupant par exemple l'étude de la valeur des temps du passé, les connecteurs temporels, etc. , dans une partie "récit" ; mais rien à ce niveau concernant l'argumentation.
   On trouvera un chapitre "reconnaître les textes argumentatifs et explicatifs" dans le Bordas. Seul le Delagrave comporte une partie concernant l'argumentation, comportant les chapitres "expliquer" et "argumenter" mais aussi des chapitres sur "les liaisons logiques", la cause, la conséquence, et la proposition conjonctive complément d'objet, "très fréquente dans ce type de textes". On peut ainsi ne pas limiter la grammaire et le vocabulaire à une étude formelle et réfléchir aux rôles des différentes marques linguistiques dans la construction du sens.
   Mais si on prend un chapitre comme celui sur "les liens logiques" par exemple, il sera bien sûr impossible de recenser pour chaque type de "lien logique" tous les mots, groupes de mots, constructions particulières qui peuvent servir à l'exprimer. Il faudra par ailleurs apprendre comment la compréhension de l'organisation du sens dans un texte peut guider pour repérer à quel lien logique correspond telle expression, ou pour interpréter les cas fréquents où aucune expression n'explicite la liaison.
   De plus l'étude se complique du fait qu'une même marque linguistique peut jouer des rôles différents, et par exemple s'interpréter différemment suivant les textes où elle se trouve. Ce que méconnaissent certains auteurs de grammaires qui écrivent :

" Ne confondez pas donc et car : donc = conséquence, car = cause ; N'écrivez pas : Tous lui serraient la main, donc il était très populaire. Mais : Tous lui serraient la main, car il était très populaire. " (Gasquez et al. 1992 p.223)

Or les deux phrases ne correspondent pas à la même démarche. En écrivant "Il était très populaire, tous lui serraient donc la main" on soulignerait bien la relation d'un fait à sa conséquence, mais la phrase refusée par les auteurs correspond au cas où le locuteur veut justifier l'affirmation "Il était très populaire". Donc n'a pas le même sens dans les deux cas. La reconnaissance des démarches en jeu permet d'interpréter l'une ou l'autre phrase.
   Ainsi il apparaît que d'autres apprentissages sont fondamentaux pour améliorer la compréhension des textes argumentatifs. Il faut que les lecteurs deviennent capables d'identifier une démarche cognitive particulière -- l'argumentation -- à travers la diversité des textes qui lamettent en œuvre et se construisent un modèle capable de les guider dans le repérage des éléments qui permettent de comprendre le sens d'un texte et dans l'organisation de ces éléments.
   Beaucoup de pistes de travail sont alors à explorer. Tout d'abord quelles activités mettre en place pour que les élèves apprennent à distinguer l'argumentation de la narration ou de la description, mais aussi de l'explication ? Quelles caractéristiques propres à chacune de ces démarches cognitives vont être opérantes ? Faut-il partir de l'étude de textes mettant en œuvre typiquement une seule de ces démarches pour que les élèves se construisent un modèle d'organisation la caractérisant ? Faut-il travailler par comparaisons et distinctions successives ?
   Comment apprendre à reconnaître les différentes opérations discursives mises en œuvre dans un texte présentant une argumentation et à relever et classer les éléments du texte qui permettent de les repérer ? Par exemple comment identifier l'énoncé-cible ? Comment est justifié un argument, comment est-il orienté, comment est indiquée sa force ?
   C'est pourquoi la définition de l'argumentation, telle qu'elle a été amorcée ici d'après les publications de R. Duval, comme une organisation particulière de propositions tenant compte en particulier du degré de fiabilité qu'on leur attribue, se veut un point de départ. Elle ouvre des perspectives à la fois pour mieux évaluer la compréhension des textes argumentatifs et pour faire progresser les élèves dans cette compréhension.

Note

En septembre 1997, sur huit questions, deux ne demandaient aucune lecture du texte : il s'agissait de reformuler une phrase donnée dont le sens ne dépendait pas du contexte (item 8)). Pour l'item 3, les extraits de textes donnés servaient de prétexte à verifier lla connaissance de termes : antonymes, négation, réprise de mot. [Back]