Beck I., Vaillant M. (1998)
Comprendre un texte argumentatif.

Annales de didactique et de sciences cognitives 6, pp.89-115.

  

2. L'exemple des exercices de l'évaluation en seconde

  
© IREM de Strasbourg

La partie " comprendre un texte argumentatif ", dans l'évaluation à l'entrée en seconde en septembre 1994, proposait, au choix, deux extraits, l'un de Maupassant et l'autre de Zola, reproduits ici en annexe. L'élève avait à répondre à dix-huit questions (numérotées de 13 à 30) sur le texte choisi, correspondant à des " compétences évaluées " identiques pour les deux textes et organisées de la même façon. Nous ferons ici un certain nombre de remarques sur une partie de ces questions, en fonction des caractéristiques de l'argumentation que nous venons de rappeler.

1. L'énoncé-cible

Dans un texte argumentatif, le premier repérage nécessaire à la compréhension du texte est celui de l'énoncé-cible en fonction duquel se construit l'ensemble des propositions. Certaines questions de l'évaluation pouvaient permettre ce repérage, celles qui correspondaient à la " compétence évaluée " : " dégager les éléments du problème posé " (9e et 10e questions). L'avant-dernière question, qui avait pour but d' " expliciter la thèse ", pose d'autres problèmes sur lesquels nous reviendrons plus loin.

Pour le texte de Maupassant, la neuvième question :

"21 &emdash; Formulez en une question le problème dont débattent les dîneurs."

aurait dû se trouver au début du travail, d'autant que le texte est au départ un texte narratif, racontant un dîner de chasse, et que c'est autour du " problème débattu " qu'on peut aussi y repérer des éléments d'argumentation. De plus la question était sans difficulté dans la mesure où il suffisait de retrouver l'expression : "l'éternelle discussion pour savoir si on peut aimer vraiment une fois ou plusieurs fois", et de formuler la question au style direct. A partir de là on repère les parties en présence, selon les réponses que les personnages donnent à cette question.
   Au contraire les auteurs ont préféré proposer au départ un repérage du thème en demandant en quatrième question :

16 &emdash; Dans les quinze premières lignes, le thème du texte apparaît à travers plusieurs mots ou expressions. Retrouvez dans le tableau ci-dessous les trois éléments manquant à ce réseau lexical :
"aimer vraiment"(ligne 5)
...
"aimer souvent, avec violence" (ligne 7)
...
"l'amour vrai" (ligne 11)
"le grand amour" (ligne 11)
"cet amour " (ligne 12)
... "

On attendait que l'élève complète avec les expressions : "un amour sérieux", "la passion" et "aucun sentiment puissant".
   Outre que cette formulation amenait à séparer ce qui dans le texte ne forme qu'une expression ("l'amour, l'amour vrai, le grand amour"), le thème proposé par la question, l'amour, efface la distinction entre "l'amour vrai" et "l'amour passion", qui est proprement le problème débattu et l'objet de l'argumentation, et mélange les expressions utilisées par chacun des partis en présence. Elle ne peut donc qu'introduire de la confusion en noyant l'énoncé-cible dans un thème vague.

Pour le texte de Zola, la question concernant le "thème" du texte est la suivante :

16 &emdash; Cochez dans les propositions suivantes celle qui correspond le plus précisément au thème du texte :
• la haine de l'art et de la littérature
• le rôle de l'écrivain au temps de Zola
• la création littéraire et artistique au temps de Zola
• la mort de l'art et de la littérature

Les auteurs attendent que les élèves éliminent les "propositions fondées sur des indices trop partiels" pour choisir la réponse : "la création littéraire et artistique au temps de Zola", l'expression la plus générale qui subsume les trois autres.
   En fait le choix de "la haine de l'art et de la littérature" reposerait sur une association jamais faite dans le texte entre les termes présents dans le titre. L'expression "la mort de l'art et de la littérature" pourrait renvoyer à la thèse que rejette Zola. La dernière expression "le rôle de l'écrivain au temps de Zola" comporte un mot dont le sens ne renvoie à aucune des propositions du texte. Donc là encore le "thème", notion vague et mal définie correspondant en gros à "ce dont on parle", amène à préférer au départ une formulation très générale plutôt que de repérer ce qui correspondrait à l'énoncé-cible.
   La question qui pouvait permettre ce repérage est pour ce texte aussi la neuvième question :

21 &emdash; Relevez dans les lignes 1 à 4
• l'expression qui présente le jugement de Zola sur la création artistique de son temps
• une expression qui présente l'opinion de ses adversaires.

Il serait cependant préférable et suffisant de repérer l'affirmation que Zola prête à ses adversaires, car elle fait l'objet d'une proposition : "notre art et notre littérature meurent de leur belle mort", alors que l'expression attendue pour le jugement de Zola : "les œuvres vivantes et tout enfiévrées de notre âge" ne fait que renvoyer à ce jugement sans explicitement le formuler (Duval 1995 p.335).
   Mais puisque les auteurs acceptent aussi comme "expression qui présente l'opinion des adversaires" : "nulles et étroites" ou "feuillettent avec mépris", ils ne semblent pas par cette question chercher à faire formuler le jugement discuté, ni concevoir que dans une argumentation le "problème posé" est celui du degré de fiabilité qu'on peut attribuer à une proposition.
   On peut noter que lors de l'évaluation de septembre 1997, aucune question cette fois n'invite à formuler ce qui pourrait correspondre à un énoncé-cible : la première question s'intitule " anticiper sur la conduite du débat ", mais il s'agit en fait de " dégager le thème principal ". D'autre part, la question intitulée " identifier la thèse défendue et la thèse rejetée " confond de fait énoncé-cible et arguments.

2. Repérer les points de vue en présence

Convaincre c'est aussi bien augmenter le degré de conviction que l'interlocuteur attache à un jugement que diminuer la conviction qu'il attachait au jugement contraire. C'est pourquoi très souvent les textes argumentatifs vont citer et dévaloriser des jugements prêtés aux contradicteurs, et la lecture impose un repérage des points de vue en présence.
   Lors de l'évaluation seconde, ce repérage était central puisque les deux textes étaient entièrement organisés sur l'affrontement de deux opinions contradictoires.

Pour le texte de Maupassant, ce travail est renvoyé à la douzième question et de plus la formulation de cette question restreint le travail à effectuer réellement.

23 &emdash; Chacune des affirmations suivantes se rapporte à un des deux points de vue qui s'affrontent dans le texte. Complétez le tableau :

l'affirmation

point de vue des hommes

point de vue des femmes

a

la passion est comme la maladie (lignes 7-8)

b

l'amour est comme la foudre (ligne 12)

c

aucun sentiment ne peut germer dans un cœur ravagé (lignes 13-14)

d

des gens se sont tués par amour (ligne 17)

e

il en est des amoureux comme des ivrognes (l. 19-20)

Le travail pour les affirmations des lignes 7, 12 et 13 consiste simplement à repérer le verbe introducteur et son sujet. Le travail sur les lignes 17 puis 19-20 est plus fin : il s'agit de reconnaître que le marquis attribue à ses adversaires l'affirmation " des gens se sont tués par amour " avant de prendre à son compte l'affirmation " il en est des amoureux comme des ivrognes ", et qu'il défend le point de vue des hommes.
   La même liste d'affirmations aurait pu servir de point de départ à un repérage des points de vue si on avait demandé d'abord de regrouper celles qui appartiennent à un même point de vue, puis d'identifier les points de vue.
   On aurait pu aussi, après avoir fait trouver le problème débattu, simplement demander quelles sont les réponses que les personnages du texte donnent à cette question avant de faire relever les arguments que chaque groupe utilise.
   Concernant ce repérage des points du vue en présence, le travail proposé aux élèves commençait d'une façon susceptible d'introduire de la confusion, dès la première question :

13 &emdash; Dans les six premières lignes du texte, le pronom on est employé quatre fois. Il renvoie toujours au même groupe de personnes, sauf dans un cas. Lequel ?
Cochez la case correspondantes.
ON vint à parler" (ligne 4)
ON pouvait aimer" (ligne 5)
ON cita" (ligne 5)
ON cita aussi" (ligne 6)

Pour les auteurs il s'agit de distinguer le on très général de " on pouvait aimer " des autres on renvoyant aux personnages du texte. Mais il ne semble pas très judicieux de regrouper tous les personnages alors que d'après la suite du texte si le premier " on vint à parler " renvoie à l'ensemble des personnages, " on cita " (ligne 5) renvoie aux femmes, et " on cita encore " (ligne 6) renvoie aux hommes. Il serait sans doute préférable de commencer par distinguer les points de vue en présence avant de remarquer qu'au début du texte Maupassant les englobe dans un on indifférencié.

Pour le texte de Zola, la première question explicitant les points de vue en présence, Zola et ses "adversaires", est aussi tardive (question 21).
   Elle est encore une fois précédée d'une question qui risque d'introduire de la confusion.

19 &emdash; Qui est désigné par la première personne du pluriel dans les expressions suivantes ?
Cochez la case correspondante :

Zola et les créateurs qui partagent ses convictions

l'ensemble des hommes de la fin du XIXè siècle

"notre âge" (l.4)

X

"nous sommes au seuil d'un siècle" (l.14)

X

" nous aurons eu les joies cuisantes" (l.18-19)

X

" nos luttes" (l.21-22)

X

Les croix portées dans les cases sont celles qui ont été données dans le corrigé.

La distinction introduite à l'occasion de cette étude de pronoms n'est pas pertinente pour le texte puisque "partisans" et "adversaires" de Zola constituent deux sous-ensembles du même vaste ensemble "les hommes de la fin du XIXè siècle".
   Il aurait été plus intéressant par exemple de proposer aux élèves de relever les expressions par lesquelles Zola désigne ses opposants (lignes 1 à 4, puis 21-24 : "les sots qui", "les impuissants qui", "les cerveaux les plus...", "les aveugles", "je LES hais "... [souligné par nous]) ce qui permettrait ensuite une réflexion sur leurs variations (formes grammaticales, contenus sémantiques, place dans l'argumentation...).

3. Repérer les oppositions sémantiques construites par le texte

Distinguer deux points de vue qui s'affrontent dans un texte implique de séparer clairement les mots et les propositions propres à chaque point de vue. Les questions qui permettent de relever les oppositions pertinentes dans le texte aident à en dégager le sens, alors que d'autres relevés restent de pure forme sans rien apporter à la compréhension du texte, ou, pire, peuvent conduire à mélanger les deux points de vue et brouiller le sens du texte.
   L'une des compétences visées par cette évaluation seconde était : "dégager des ensembles lexicaux significatifs"(item 20).

Pour le texte de Maupassant la question était :

20 &emdash; Dans les lignes 7 à 20, on peut identifier le champ lexical de la maladie caractérisant la passion amoureuse. Relevez cinq mots ou expressions qui en font partie.

Cette question repose sur un concept flou, celui de "champ lexical". Comment faut-il l'entendre ? Les termes relevés doivent-ils appartenir à un même champ lexical au sens strict, c'est-à-dire avoir des sèmes communs dans le lexique de la langue ? Ou doit-on élargir le sens du concept et relever aussi les termes polysémiques qui dans le texte ont des sèmes communs ? Dans ce dernier cas, comment et sur quels critères peut-on éliminer ou accepter un terme, surtout si on se fonde, comme c'est généralement le cas, sur l'intuition ?
   Le choix proposé par les correcteurs nous a semblé particulièrement incohérent. Les seules réponses acceptées sont : maladie -- frapper -- tuer -- touché -- rechute.
   Ce relevé apparaît tout de suite correspondre à un sens large du "champ lexical". Mais en même temps il semble plus limité que ce qui est annoncé, les correcteurs attendant implicitement un champ lexical "négatif". Sinon pourquoi refuser "guéris" qui appartient au sens strict au champ lexical de la maladie ? En deuxième lieu, si on accepte "tuer" pourquoi pas l'expression " mort naturelle" ? Serait-ce que les correcteurs opposent implicitement "mort naturelle" et "mort de maladie" ? Cependant la " mort de maladie" est une mort naturelle par opposition à la mort par accident, qu'évoquerait davantage le terme "tuer". Si on élargit le concept de champ lexical, on est obligé d'accepter un certain nombre de réponses, et même le mot "tempérament" en tant qu'il désigne une propension pathologique.
   Mais surtout en intégrant "touché" dans le champ lexical de la maladie, relevé qui doit contribuer à décrire l'argumentation des hommes pour qui l'amour est une maladie, alors que ce mot appartient à la comparaison avec la foudre utilisée par les femmes, les auteurs confondent les arguments utilisés par les deux partis en présence.

Plusieurs questions posées sur le texte de Zola ont pour but de repérer des oppositions.
   L'une reste extérieure au sens du texte :

18 &emdash; Les lignes 18-24 comportent de nombreuses oppositions. Citez-en quatre.

Les réponses notamment acceptées sont :

joie/angoisse ; aveugles/voient ; vice/vertu ; joies cuisantes/angoisse douce et amère ; agonie/naissance.

La plupart de ces oppositions relèvent du sémantisme des termes dans le lexique de la langue, par exemple joie/angoisse, et ne sont pas du tout pertinentes pour construire l'argumentation, au contraire d'axes comme "aujourd'hui/demain" ou "les gens enterrés dans le passé/notre génération".

Les termes "naissance" et "agonie" reviennent dans deux autres questions, mais aucune ne les relie à l'opposition des deux points de vue.

20 &emdash; Relevez dans les lignes 12 à 24 trois termes qui appartiennent au champ lexical de la naissance de l'être vivant.

Les réponses acceptées sont :

enfantement, cris libres, berceau, bégaiement de la naissance.

Elles se trouvent toutes dans les lignes 19 à 24. Le découpage proposé dans la question relève-t-il d'une volonté de piéger l'élève qui ne prendrait pas en compte la précision "de l'être vivant" et répondrait par un relevé erroné : "ressaillir en nous" (encore que cette expression s'emploie pour un être vivant), "au seuil d'un siècle" ou "grande lueur qui se lève" ? Mais cette distinction entre "naissance" et "naissance de l'être vivant" reste sans effet sur la compréhension de l'argumentation et inciterait même à interpréter faussement le terme "édifice" ligne 18. Pour Zola, il s'agit bien d'un édifice littéraire et donc de la "naissance" d'une nouvelle littérature et non pas de la naissance de quelque chose de concret, un groupe d'hommes par exemple, comme le suggère la question.
   Le tableau dont voici le corrigé (les réponses attendues apparaissant en italique) pourrait être plus intéressant. Mais il faudrait prévoir un tableau permettant de relier explicitement les deux colonnes aux deux points de vue (alors qu'ici l'expression " les décombres " n'appartient pas au point de vue des opposants) et ne pas tronquer les expressions du texte en ne relevant par exemple que le substantif " naissance ".

27 &emdash; Remplissez les cases vides du tableau suivant par les expressions du texte qui conviennent

l. 1 à 6

meurent de leur belle mort

je n'ai souci que de VIE

l.16-18 (métaphore)

les décombres tombent avec fracas

l'édifice sera reconstruit

l. 21-23

convulsions de l'AGONIE

naissance

Les italiques indiquent les réponses attendues

4. Les arguments

Dans la compréhension d'une argumentation une étape consiste à séparer les différents arguments utilisés pour renforcer l'énoncé-cible et à observer le fonctionnement de chacun d'eux.
   De fait le choix des textes proposés pour l'évaluation à l'entrée en seconde en 1994 ne permettait pas un travail très riche de ce point de vue.
   En particulier nous avons regretté pour plusieurs raisons le choix du texte de Zola. Nous noterons ici que Zola ne construit pas vraiment une argumentation : il rejette un certain nombre de jugements de valeur qu'il dit " haïr " et leur en oppose d'autres. Cependant au lieu de se limiter à une observation purement formelle, certaines questions auraient pu permettre de comprendre sa façon de procéder.

17 &emdash; "SI nous balbutions, C'EST QUE nous avons quelque chose à dire." (lignes 13-14) Réécrivez la phrase en supprimant les expressions soulignées et en exprimant le même rapport logique.

On attend seulement que l'élève exprime un rapport de cause à conséquence et évite de confondre avec le SI hypothétique. Il aurait été plus intéressant de faire observer que ce SI introduit une observation de ses "adversaires" que Zola accepte, "nous balbutions", mais pour lui donner une interprétation différente et valorisante : "nous avons trop de choses à dire." On aurait pu alors demander de repérer d'autres endroits dans le texte où Zola procède de la même façon.
   On peut faire des remarques du même ordre à propos du questionnaire sur le texte de Maupassant. La question 24 propose un travail sur les connecteurs qui malgré les apparences demande seulement de reconnaître une opposition.

24 &emdash; Voici quatre couples de connecteurs logiques indissociables :

• or ... en effet
• de même ... car
• par conséquent ... donc
• or ...mais
  Choisissez celui qui mettrait en évidence le rapport existant entre les phrases suivantes.   Inscrivez chaque élément de ce couple dans la case qui convient : "Je vous dis, moi, qu'on   peut aimer plusieurs fois avec toutes ses forces et toute son âme. ... vous me citez des gens   qui se sont tués par amour, comme preuve de l'impossibilité d'une seconde passion ... je vous   répondrai que s'ils n'avaient pas commis cette bêtise de se suicider, ce qui leur enlevait toute   chance de rechute, ils se seraient guéris."

Outre que le terme "indissociable" pose problème et devrait être remplacé par "que vous ne dissocierez pas", on peut noter que pour "expliciter les rapports logiques implicites" l'élève peut négliger le rapport entre les deux premières propositions puisqu'une seule des réponses proposées correspond à une opposition entre les deux dernières. Cet inconvénient est lié au travail par élimination que permet tout questionnaire en QCM.
   Mais surtout le travail proposé ne permet pas à l'élève de se rendre compte que les connecteurs qu'il introduit ne font que souligner la stratégie de l'intervention du marquis, déjà bien mise en évidence par les verbes introducteurs et les pronoms : "je vous dis" / "vous me cite " / je vous répondrai" . Le marquis cite un argument en faveur de la thèse qu'il combat pour ensuite montrer qu'il est sans valeur. Aucune question ne demande d'expliquer comment le marquis prend position.
   De même les comparaisons dans le texte donnent lieu à une question de pure forme, de plus présentée de façon qui peut induire en erreur :

18 &emdash; Inscrivez les mots du texte qui complètent le tableau suivants :

la passion
"comme" (ligne 8)
"les maladies" (ligne 8)
"il" (ligne 12)
semblable à
la foudre
des amoureux
"comme" (ligne 20)
des ivrognes
Les italiques indiquent les réponses attendues.

Certains, sans doute induits en erreur par l'énoncé de la question 16, ont lu ce tableau comme trois colonnes verticales indépendantes : les reprises du thème (l'amour), les occurrences de comme, le champ lexical de la maladie. Pourquoi ne pas demander aux élèves de relever les comparaisons du texte puisqu'on s'attend à ce que ce repérage soit acquis à l'entrée en seconde ? On pourrait alors demander sur quel point commun s'appuie chacune des comparaisons.
   Mais ce relevé n'a qu'un intérêt très réduit si on ne fait pas travailler l'élève sur l'utilisation des comparaisons dans l'argumentation. Il aurait été judicieux de faire repérer les lignes 8 et 20
   comme des arguments masculins et la ligne 12 comme un argument féminin et faire observer ici l'utilisation des analogies pour convaincre.

5. L'organisation

Le travail sur un texte argumentatif doit permettre de reconstituer l'organisation de l'argumentation en tenant compte des relations des arguments entre eux et avec l'énoncé-cible, mais aussi de tout ce qui a trait à l'évaluation de leur force.
   Là encore les textes choisis ne permettaient pas un travail très approfondi. Mais les questions posées à ce niveau sont celles qui s'éloignent le plus de la compréhension du texte : certaines nous ont paru incompréhensibles, tandis qu'à d'autres on peut répondre sans comprendre le texte.
   Le choix du texte de Zola nous a semblé soulever le problème des connaissances nécessaires pour repérer la thèse en jeu ; comment comprendre sans connaissances sur le contexte littéraire de l'époque des affirmations comme "je n'ai guère souci de beauté ni de perfection" ou "nous sommes au seuil d'un siècle de science et de réalité" ? comment apprécier si l'expression "grands siècles" a le même sens aux lignes 5 et 21 ? Ce texte nous a paru aussi difficilement séparable de son contexte historique du fait de son côté fortement métaphorique : ces métaphores prennent sens dans une époque donnée, un débat précis. En fait c'est la possibilité même de donner un sens à ce débat et à la violence avec laquelle Zola s'y engage qui nous paraît problématique pour des élèves qui n'ont aucune idée par exemple des procès intentés à Baudelaire ou à Flaubert.
   Pour répondre à la question visant à "expliciter la thèse" l'élève ne pourra que vérifier si la proposition proposée semble contredire un des jugements de valeur de Zola (dans le cas de la réponse attendue : "L'artiste doit rechercher la beauté.") ou ne correspondre à aucun (les deux autres réponses attendues sont : "il faut être ivre pour créer" et "Ni Dieu, ni maître.")

28 &emdash; Parmi les propositions suivantes, cochez celles qui ne s'accordent pas à la thèse (thèse = idée principale) du texte :
Il faut être ivre pour créer
Ni Dieu, ni maître
Les lendemains chanteront
La création est un travail
Les époques de désordre sont des époques intéressantes
Du passé faisons table rase
L'artiste doit rechercher la beauté
La littérature doit être libre

De même à la question 25 sur le texte de Maupassant, ne pas réussir à choisir, par élimination, l'affirmation particulièrement générale : " les femmes cherchent à convaincre " permet seulement de repérer ceux qui feraient des erreurs de compréhension très grossières sur le texte.

25 &emdash; Dans la discussion, les femmes répètent le mot "amour" (quatre fois dans les lignes 11-13). Pourquoi ? Cochez la réponse qui vous paraît la meilleure :
les femmes sont amoureuses à ce moment-là
les femmes cherchent à convaincre
les femmes hésitent sur les mots à employer
les femmes ont peur de l'amour
les femmes ne croient pas à l'existence de l'amour vrai.

La question la plus incompréhensible est celle qui demande de juger l'efficacité de l'argumentation :

27 &emdash; Deux opinions, celle des hommes et celle des femmes (H/F), sont reprises par le marquis :

extraits du texte
opinion
verbe introducteur

"Je vous dis... toute son âme (lignes 16-17)

H
je vous dis

"Vous me citez... passion" (lignes 17-18)

F
vous me citez

" Je vous répondrai ... ivrognes" (lignes 18 à 21)

H
je vous répondrai
  
En observant le jeu des pronoms personnels et des verbes introducteurs, mettez en évidence l'efficacité de l'argumentation du marquis.

La première difficulté d'interprétation de la question vient de l'emploi du terme "efficacité". Si une argumentation efficace est une argumentation qui convainc, qu'est-ce qui dans le texte permet de mesurer cette efficacité, en dehors éventuellement du fait que les femmes ne répondent pas ? Cependant la réponse proposée, loin de permettre de comprendre ce que les correcteurs entendaient par "efficacité", soulève d'autres problèmes : le codage demande de prendre en compte deux éléments pour considérer la réponse comme bonne, à savoir "une seule opinion des femmes placée entre deux opinions masculines" et "une seule référence à l'opinion des femmes" . Il semble d'abord que ces deux éléments soient redondants, le premier contenant le second. De plus, peut-on conclure à l'efficacité d'une argumentation par la seule supériorité numérique des prises de parole ?
   Finalement au lieu de réfléchir à l'argumentation proposée par le texte, le questionnaire invitait à "prendre position sur la thèse".Un travail de compréhension de texte argumentatif ne saurait en aucune façon s'achever de cette façon. S'il est possible de demander de reformuler l'une ou l'autre thèse, demander à un élève engagé dans une démarche de construction de sens de donner son avis l'oblige à sortir de cette démarche pour élaborer sa propre réflexion.
   En fait la question posée sort complètement du domaine de l'argumentation. Pour le texte de Maupassant on invite l'élève à reprendre à son compte un ensemble de " prises de position " sommaires, qui pose même problème car on n'accepterait pas de telles formulations dans les rédactions scolaires :

30 &emdash; Les neuf phrases suivantes illustrent les trois opinions différentes formulées par le texte. A chacune de ces trois opinions correspondent trois phrases. Choisissez le groupe de trois phrases qui reflète l'opinion la plus proche de la vôtre
1 &emdash; L'amour est un engagement total et définitif
2 &emdash; Des goûts et des couleurs on ne discute pas
3 &emdash; Ce débat resurgit à chaque époque
4 &emdash; Un(e) de perdu(e), dix de retrouvé(e)
5 &emdash; La curiosité en amour est le propre de l'être humain
6 &emdash; A toi pour la vie
7 &emdash; Chaque expérience enrichit
8 &emdash; Autant d'êtres, autant d'avis différents.
9 &emdash; "Quand on aime une fois, on aime pour toujours."

Pour le texte de Zola il nous a même été impossible de comprendre le type de réponse attendue.

30 &emdash;Zola est optimiste sur l'art et la littérature du siècle à venir. Eprouvez-vous un optimisme analogue "au seuil" du XXIè siècle ? Justifiez en quelques lignes votre réponse à cette question.

Le corrigé précisait : " il s'agit moins de valider l'accord ou le désaccord avec la thèse de Zola que d'évaluer la démarche de l'élève à l'aune d'une double exigence : l'élève a-t-il pris en compte tous les éléments de la situation ? L'élève a-t-il pris soin de justifier sa réponse ? Il ne s'agit pas ici d'évaluer la culture personnelle des élèves ou leurs capacités linguistiques. "
   Aucune de ces questions ne permettait donc d'évaluer le compréhension que l'élève pouvait avoir de l'organisation de l'argumentation.
   Pourtant le texte de Maupassant pouvait donner lieu à une réflexion intéressante sur son organisation générale en se posant la question du point de vue du narrateur : l'auteur n'expose pas ses idées sur la possibilité ou non d'aimer plusieurs fois. Il met en scène des personnages qui débattent de cette question. On peut alors s'attendre à trouver dans le texte des arguments justifiant l'une ou l'autre thèse. Mais une autre dimension argumentative est introduite par le fait que le débat est rapporté par un narrateur : suivant son point de vue sur la thèse débattue ce narrateur peut valoriser ou dévaloriser les différentes positions en présence. A la limite, ce récit pourrait n'être qu'une stratégie pour convaincre de telle ou telle conclusion.
   Les auteurs du questionnaire vont dans ce sens par certaines questions :

26 &emdash; Qui s'exprime dans les passages suivants ? (une seule réponse attendue)
• "bien que cette manière de voir ne fût pas contestable" (lignes 9 et 10
• "ayant aimé beaucoup" (ligne 15)
• "justement" (ligne 24)

28 &emdash; "On le pria de donner son avis. Justement il n'en avait pas" (lignes 22-23) Relevez dans le début du texte le groupe nominal qui annonce cette impossibilité de donner un avis définitif.

29 &emdash; Formulez brièvement de manière personnelle la thèse présentée au début et à la fin du texte par le narrateur [Texte de Maupassant].

On remarquera que l'enchaînement des questions permet pour le moins de vérifier sa réponse à la question 26. Il aurait été plus intéressant de demander aux élèves de relever les passages du texte qui donnent une indication sur la position du narrateur.
   De plus autant il nous semble utile d'inciter les élèves à repérer les interventions du narrateur (cf. question 26) ou à montrer comment il dévalorise la position des femmes mais aussi d'une autre façon celle des hommes, autant il nous semble exagéré de parler de "l'impossibilité de trancher le débat" comme d'une "thèse" du narrateur comme l'indique la question 29.
   Sur ce point, nous voudrions relever un problème soulevé par le choix de l'extrait de Maupassant : le problème du découpage du texte. Il est évident que les contraintes de ce type d'exercices vont très souvent obliger à travailler sur un extrait plutôt que sur un texte dans sa totalité. Mais l'affirmation " justement il n'en avait pas " lorsqu'on demande son avis au docteur devient, du fait du découpage du texte et de la modification de la ponctuation (un point au lieu des deux points), une sorte de conclusion. Les questions 28 et 29 attribuent au narrateur cette prise de position, alors que dans la nouvelle de Maupassant il s'agit d'annoncer le point de vue que va défendre le docteur, d'autant plus que cette affirmation est suivie de deux points. Le docteur prend la parole pour répéter qu'il s'agit d'une " affaire de tempérament " et surtout pour saisir l'occasion de placer "une belle histoire"...

Conclusion : quel autre type de questionnaire possible ?

Sans présenter en détail chacune des questions, il est clair que ce questionnaire ne conduit pas à la construction d'une argumentation telle que nous l'avions définie dans la première partie (page 6 et suivantes).
   Si on se limite à l'exemple du texte de Maupassant, une telle démarche aurait pu être introduite par des questions comme :

1 &emdash; Quelle est précisément la question débattue ?
2 &emdash; Quelles sont les réponses à cette question qui s'opposent au cours du débat ? Comment se partagent sur cette question les participants au débat ? Relevez les expressions qui vous ont permis de répondre.

Ensuite des questions sur la façon de désigner et de caractériser l'amour et sur les comparaisons utilisées dans les lignes 5 à 14 auraient eu pour but d'observer de quelle façon chaque partie a recours à l'analogie. Une autre question aurait pu porter sur l'organisation de l'intervention du marquis.
   Une dernière question aurait demandé comment le narrateur prend position ou non dans ce débat, en relevant les passages du texte qui permettent de répondre.
   A première vue, le questionnaire proposé à l'entrée en seconde en 1994 semble reprendre la méthode proposée par A. Boissinot avec ses trois parties : la partie " observer " correspondant au repérage des " indices ", la partie " mettre en relation " à la recherche de la " dynamique du texte " qui aboutit à une dernière partie : " construire un sens ". Mais outre que cette évaluation commence par des questions, comme celles sur le sens d'un mot (tempérament) ou sur le thème du texte, sans lien avec la démarche proposée, elle s'en écarte pour plusieurs raisons.
   Tout d'abord le relevé des indices est fait de façon très incomplète. Si une question attire l'attention sur le fait que les paroles du marquis sont rapportées entre guillemets, on ne demande aucun relevé des expressions marquant des propos rapportés, ni dans l'ensemble du texte ni dans l'intervention du marquis. De plus un relevé plus complet des "indices d'énonciation" se serait aussi intéressé aux termes comportant un jugement tels que "prétendaient"(l.7) "cette croyance" (l.15) ou "l'éternelle discussion" (l.5) et d'autres. De plus dans les exemples de A. Boissinot, le relevé des indices s'accompagne de l'élaboration d'hypothèses de lecture. Ainsi les observations sur les discours rapportés auraient dû conduire à observer les deux parties en présence et à s'interroger sur l'intervention du marquis. Les termes valorisants et dévalorisants auraient été reliés à un narrateur dont on se serait demandé la position dans le débat.
   Le relevé des "indices lexicaux" se fait dans le cadre de "l'opposition des points de vue en présence" "qui eux-mêmes opposent deux pôles dont l'un se trouve valorisé et l'autre dévalorisé" (Boissinot 1992 p.56). Ainsi, des recherches sur le lexique utilisé par les hommes et celui utilisé par les femmes auraient pu conduire à se demander si l'opposition entre les deux points de vue se limite à une opposition "une fois/plusieurs fois" et à se poser la question : parlent-ils du même amour ? Dans ce cadre, on pourrait noter que la "violence" de l'amour qu'évoquent les hommes se retrouve dans l'emploi de termes comme "ravagé, incendié" par les femmes.
   Enfin A. Boissinot invite à prendre en compte le déroulement du texte et la répartition des indices suivant cette "dynamique". L'observation sur on dont nous avons montré les limites plus haut aurait alors été précisée par celle que le on englobant tous les participants au débat est remplacé dès la septième ligne par la définition des deux groupes en présence.
   Dans la démarche proposée par A. Boissinot c'est le recoupement qui conduit à ce que "l'observation et l'interprétation des indices permettent de confirmer des hypothèses sur la signification globale du texte", et finalement de repérer les arguments et leur agencement (ibid. p.58). Dans le questionnaire les "mises en relation" de la deuxième partie ne se font pas à partir des "observations" de la première partie, et la construction du sens ne s'appuie pas sur les exercices précédents.
   On peut arguer que l'ensemble était destiné à contrôler les capacités à comprendre un texte argumentatif et non à guider cette compréhension. C'est pourquoi nous observerons certaines difficultés que révèle ce questionnaire en tant qu'outil d'évaluation, avant de présenter quelques interrogations concernant ce nouvel objectif des instructions pour le collège : " comprendre un texte argumentatif ".